21 avril 1919 : mort du Baron rouge. En ce printemps 1918 il devenait essentiellement important de frapper un grand coup.
Le Baron Rouge venait de fêter ses quatre-vingts victoires confirmées et s'était bien remis d'une blessure à la tête qui avait failli lui coûter la vie : un néophyte britannique avait ouvert le feu sur son Fokker alors qu'il se trouvait à plus de quatre cents mètres. En entendant au loin la rafale qui lui était destinée Von Richthofen avait souri. A cette distance il ne risquait rien. Un instant plus tard il était à demi inconscient et complètement aveuglé par le sang car une balle lui avait lacéré le crâne. Il parvint, non sans mal à se poser, heureusement dans les lignes allemandes et fut amené inconscient à l'hôpital où on craignait fort pour sa vie. Mais la balle n'avait fait que tracer un sillon dans l'os causant un traumatisme réparable. Il fut donc assez rapidement debout et l'empereur Guillaume vint lui-même le décorer.

« Quex », l’officier britannique responsable des Forces Aériennes, eut donc une autre idée : organiser un traquenard combinant cette fois une force aérienne et une force terrestre utilisant des tireurs d'élite bien placés.
Après avoir étudié les cartes de la Somme où était stationné le fameux cirque du Baron Rouge et la Jasta 11 qu'il dirigeait en personne, il jeta son dévolu sur un site quelque peu particulier : le Cirque de Vaux, ou belvédère Sainte-Colette, situé à proximité de Corbie.
"Il veut du cirque il va en avoir du cirque !" s'était extasié sir Smith-Cumming en contemplant la maquette que "Quex" lui présentait. On y distinguait nettement le belvédère et plusieurs nids de mitrailleuses en haut et à mi-flanc, le canal, l'étang et un bâtiment visible : une usine avec sa cheminée. « Quex » indiqua quel était le plan : « Il faut arriver à ce que BVR se lance à la poursuite d'un avion cible, donc de l'appât, au-dessus du canal de la Somme, entre deux rangées d'arbres et, pris sous le feu de chasseurs, soit obligé de buter contre le cirque de Vaux. Il sera alors contraint d'obliquer à droite, vers les lignes allemandes, et ce faisant prêtera le flanc à nos mitrailleuses servies par des tireurs chevronnés, le reste sera question de chance et surtout de moyens appropriés ». "Quex" indiqua que le problème de la « chèvre » qui devait attirer le tigre vers le point prévu était réglé et qu'il avait déjà pris contact avec l'état-major de l'Armée de l'Air qui lui avait recommandé un pilote canadien, un jeune lieutenant nommé Wilfrid May, un pilote remarquable adepte inconditionnel du rase-mottes et de la voltige.

Quant aux tireurs embusqués "Quex" jeta son dévolu sur des mitrailleurs néo-zélandais habitués à chasser les oiseaux dans le bush et leur donna carte blanche quant à leur armement. La presse, enfin, serait discrètement convoquée afin de ne pas perdre de temps et de bénéficier de photographies du tableau de chasse. On trouverait un bon prétexte pour les amener au château de Bertangles, siège de l'état-major de l'aviation alliée, lieu proche du traquenard.
Il convenait de définir d'une date. Le 21 avril fut choisi car il fallait que, symboliquement, la mort officielle du Baron Rouge, soit annoncée le jour de la Saint Georges. Après il s'agissait d'une simple question d'organisation et de météo favorable.
Le 21 avril au matin plusieurs escadrilles britanniques de bombardement furent déployées au-dessus du front de la Somme entre Péronne et Corbie.
Une multitude de coucous prit donc l'air et remplit le ciel qui était parcouru par de petits nuages cotonneux : une magnifique journée pour prendre des photos ou pour balancer quelques bombes sur les tranchées et les rassemblements. Des observateurs allemands remarquèrent que les avions étaient fort peu protégés et semblaient évoluer en toute impunité dans le ciel dégagé. Ils appelèrent immédiatement le commandement du "Grand Cirque" afin de le prévenir de cette agitation inhabituelle. Von Richthofen prit lui-même la décision de lancer toutes les escadrilles dans l'interception de cette force aérienne et prit lui-même le commandement de la Jasta 11.
Quelques minutes plus tard les avions multicolores que les alliés nommaient les "papagei" (perroquets) étaient dans le ciel et volaient à la rencontre de l'immense formation anglaise. Mais en se rapprochant de celle-ci ils constatèrent rapidement que les chasseurs britanniques étaient également de la partie et en très grand nombre. On a estimé le total des avions en l'air à ce moment à 30 escadrons ! Jamais bataille aérienne n'avait à ce jour engagé autant de protagonistes. Les Allemands rompirent donc leur impeccable formation pour engager les chasseurs et le ciel éclata alors en une multitude de combats individuels. Ils se rendirent vite compte qu'ils étaient tombés dans un piège car la supériorité alliée était évidente et de nouveaux chasseurs vert olive à cocarde arrivaient de toute part.
Von Richthofen engagea le combat mais celui-ci était d'une telle intensité que ses ailiers, qui étaient censés le protéger, disparurent dans la mêlée. C'est au moment où il s'apprêtait à rompre l'engagement qu'il aperçut un avion anglais, probablement désemparé, qui descendait en filant vers les lignes alliées. Son instinct de chasseur l'incita à le poursuivre, négligeant alors tous les conseils qu'il n'arrêtait pas de prodiguer à ses pilotes.
Il fondit donc vers le fuyard et lui envoya une rafale. Au moment où il allait appuyer sur la queue de détente de ses Maxims il entendit une rafale et une gerbe de balles passa au-dessus de son avion. Il regarda dans le petit rétroviseur rond qu'il avait fait installer et vit, derrière lui, une meute de britanniques dans des avions de dernier modèle, les fameux Sopwith Camel, réputés aussi maniables que le DRI mais plus rapide. Mais il est rapidement suivi par Roy Brown. Les trois avions vont bientôt être proches de l'eau
A chaque rafale il fit plonger son avion, les balles alliées manquant à chaque fois de toucher l'avion qu'il poursuivait, ce qui limita les tirs. De son côté il ouvrit plusieurs fois le feu sur ce maudit fuyard qui, étrangement le promenait maintenant au-dessus du canal entre deux rangées d'arbres. Impossible de le toucher ! Tout au bout du canal, sur une butte, il aperçut une cheminée et pensa "ce sera mon point de mire si j'ai un problème" et il tira à nouveau, l'avion poursuivi fit une embardée et rasa les arbres mais sans les toucher. Manfred Von Richthofen eut une sueur froide : ce n'était pas un pilote habituel mais un sacré professionnel bien rompu à des manœuvres inhabituelles. Il entendit une rafale et se dégagea à son tour, les balles frappèrent l'eau dans une double gerbe qui s'écrasa sur ses lunettes à pans coupés. Il les essuya d'un revers de manche et retrouva la vision. Il se trouvait face à une muraille verte et ocre, le fameux belvédère Sainte-Colette. Il vira brutalement à droite et fut étonné d'entendre les avions anglais s'éloigner sur sa gauche. Il n'eut pas le temps de réfléchir et sentit une terrible douleur près du cœur, il cria de douleur et il vit, à quelques mètres à sa gauche, les flammes de plusieurs mitrailleuses. Il vomit du sang et prit la direction du point de mire : la cheminée. Dans un dernier sursaut il réussit à se poser et la dernière chose qu'il vit était une vallée paisible au milieu de laquelle coulait une rivière.
Il rendit l'âme en s'affaissant lentement sur le manche à balai.
Au moment de l'impact un des mitrailleurs entendit un cri du Baron Rouge. La balle mortelle lui pénétra sous les côtes flottantes et ressortit par la poitrine aux environs du cœur, ce qui démontre un tir presque horizontal. La balle qui l'a atteint provenait donc d'un tir provenant du sol.
A peine le Baron Rouge avait cessé de vivre qu'une multitude de militaires et de civils arriva sur le lieu à pied, à cheval et en voiture. Les photographes redressèrent la plaque en tôle sur laquelle on l'avait couché et le clichèrent sous tous les angles. L'avion fut peu à peu dépouillé de sa toile, de ses instruments et termina en carcasse squelettique.
Le surlendemain, jour de la Saint Georges, des obsèques solennelles furent organisées à Bertangles en présence de nombreux officiers supérieurs. Des soldats rendirent les derniers hommages en déposant une gerbe " A leur valeureux adversaire" et tirèrent trois salves.

Le cercueil du Baron fut porté en terre dans le petit cimetière civil de Bertangles et les gens du village apportèrent quelques fleurs et se recueillirent car c'était quand même un "monsieur" et un bon chrétien puisqu'il était Baron. Tout était donc pour le mieux dans le meilleur des mondes.
En Allemagne et chez tous ses alliés ce fut un choc immense. Tant au front qu'à l'arrière, sans que qui que ce soit ne l'ait demandé, ce fut une journée de deuil national et tous les drapeaux furent mis en berne. Dans les tranchées on se repassait les journaux sans trop y croire.
La Jasta 11, déjà fort éprouvée fut placée sous l'autorité d'un nouveau commandant, un certain Herman Göring qui déclara que le Baron n'avait eu que ce qu'il méritait puisqu'il avait désobéi aux ordres qu'il avait lui-même donnés.
Ce sont à peu près les mêmes paroles que prononça Fonck quand il apprit que Guynemer s'était fait descendre ! Et il ajouta qu'il allait reprendre les choses en main.
Les pilotes comprirent que quelque chose venait de changer.