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Pour cause de prescription, le dossier du crash de la caravelle Ajaccio-Nice qui s'est abîmée en mer (11 septembre 1968), dû peut-être à un missile, ne devrait pas être rouvert. Nous avons cependant recueilli de nouveaux témoignages.
Saura-t-on un jour si la caravelle Ajaccio-Nice qui s'est abîmée en mer le 11 septembre 1968 a bien été victime d'une « bavure » militaire ? Même si l'enquête parallèle menée par l'une des familles des victimes a récemment avancé de manière notable, ce n'est pas sûr. Tout simplement parce que le dossier a fait l'objet d'un non-lieu et que les faits sont prescrits, ce qui interdit toute nouvelle enquête judiciaire. Également parce que, pour l'instant, si un certain nombre d'éléments et de révélations permettent de douter de la version officielle qui conclut à un accident dû à un incendie ayant endommagé un réacteur (voir le dossier de Corsica de décembre 2004), aucun témoignage direct n'est venu formellement contredire la thèse de l'accident entérinée par la justice. Témoignages qui, depuis le temps, auraient pu éventuellement venir de techniciens ou de militaires ayant participé aux manoeuvres militaires qui, le 11 septembre 68, auraient entraîné le tir incontrôlé d'un missile vers la caravelle. Missile d'essai, non chargé (sinon la caravelle aurait explosé) qui aurait, selon la thèse des familles de victimes et de certains témoins, pu percuter, en l'endommageant, l'un des réacteurs de l'avion.
Après avoir passé des années à commémorer la catastrophe aérienne qui, rappelons-le, a fait 95 morts, en tentant en permanence d'obtenir des informations complémentaires du ministère des Armées, dont ils ont fini par rencontrer des responsables en 2004, les frères Paoli, Mathieu et Louis, qui représentent les familles, ont décidé de solliciter à nouveau la justice. En septembre 2006, leurs avocats ont déposé une plainte auprès du procureur de Nice, Éric de Montgolfier, en appuyant leur démarche sur toute une série de documents et, surtout, de six nouveaux témoignages écrits susceptibles de remettre en cause la version officielle. Démarche destinée à relancer l'affaire mais qui, compte tenu de la prescription, ne pouvait aboutir à une quelconque réouverture du dossier. Fait nouveau ou pas.
Le 10 février dernier, n'ayant eu aucune nouvelle du parquet de Nice, ils se sont décidés à rendre public l'existence de ces témoignages lors d'une conférence de presse.
Nous avons, quant à nous, pu joindre directement ces témoins. L'un d'eux, Jacques Lalut, un ancien commandant de bord aujourd'hui âgé de 84 ans qui avait déjà raconté son aventure dans un livre de mémoires, authentifie, lui, la réalité des tirs de missile parfois incontrôlés en Méditerranée. Alors que trois jours après le crash de la caravelle, après avoir décollé de Marignane, il pilotait, de nuit, un avion de la Tunis-Air, lui et son co-pilote ont aperçu sur leur trajectoire « un missile qui était passé à deux kilomètres de l'appareil ». « Si j'avais décollé 20 secondes plutôt, affirme-t-il, j'y avais droit. Et lorsque j'ai signalé - immédiatement - l'incident à ma station relais radio, près de Toulon, demandant de me donner des précisions sur la position du missile, on m'a répondu l'avoir vu tomber dans la mer au large du cap Bénat. J'ai prévenu la Direction de l'Aviation Civile à Paris, et je n'ai plus entendu parler de rien. »
Un autre témoin, Pierre Lofreddi, 61 ans, à l'époque stewart à Air-France, a non seulement vécu les faits « en direct », puisqu'il était dans le cockpit de l'avion 707 qui est arrivé à Nice juste après la disparition de la caravelle, mais a obtenu ensuite des informations qui ont conforté sa conviction, à l'époque partagée par ses collègues, que le crash avait bien été provoqué par un missile incontrôlé. « Juste après l'accident, raconte-t-il, la plupart des navigants, dont les commandants de bord, qui savaient qu'il y avait des manoeuvres militaires dans la région, penchaient pour cette hypothèse. Les plus techniciens d'entre nous pensions que l'explosion du réacteur avait provoqué la coupure des circuits hydrauliques de l'appareil devenu de ce fait incontrôlable ».
Il poursuit : « Deux ans après, en 1970, alors que je faisais mon service militaire, compte tenu de mes capacités en informatique, j'ai été affecté au centre de programmations de la Marine, à Paris dans le quinzième arrondissement, où l'on s'occupait principalement de missiles ou de torpilles. Là , lors d'une conversation avec des ingénieurs, j'ai évoqué le crash de la caravelle Ajaccio-Nice et ceux-ci m'ont dit qu'ils étaient parfaitement au courant et qu'il y avait eu un bug dans le programme de guidage mis au point. Ils m'ont indiqué que lorsqu'ils avaient refilé les missiles aux opérationnels, ils en avaient paumé un sur leur écran radar et l'avaient laissé filer au lieu de le détruire, pensant qu'il allait s'abîmer en mer. Manque de pot, il aurait été attiré par la chaleur et aurait croisé la route de la caravelle. Si je me souviens bien, ils m'avaient précisé que le missile avait été tiré d'une base se trouvant sur l'île du Levant. J'en ai parlé à ma femme, et j'ai fini par oublier l'affaire. Jusqu'à ce que j'entende parler de la démarche des frères Paoli et que j'adresse un témoignage au procureur Montgolfier dans le but de forcer l'État à reconnaître sa faute ».
Noël Chavanet, lui, était stagiaire en 1972 à la Thompson à Vélizy, dans la banlieue parisienne, lorsqu'il aurait rencontré un ingénieur du département radar qui, à l'époque des faits, travaillait à la mise au point des systèmes de déclenchement des missiles solaires. « Il m'a déclaré, affirme-t-il, que lors des premiers essais, en Haute-Provence, un missile avait échappé à ceux qui l'avaient lancé et percuté par erreur la caravelle Ajaccio-Nice ».
Autre témoignage plus étonnant, celui de Bernard Famchon. « En 1970, dit-il, alors que je faisais mon service militaire au 40e régiment d'artillerie, au camp de Suippes, à côté de Mourmelon en Champagne, j'étais serveur au foyer auquel pouvaient accéder tous les soldats qui venaient à l'époque faire des manoeuvres dans le camp. Un soir, l'un d'entre eux s'est écroulé en pleurant sur le comptoir. Il disait vouloir parler à quelqu'un parce qu'il n'en pouvait plus. Il voulait, comme on dit, soulager sa conscience et nous a raconté que deux ans auparavant il était serveur sur une batterie de missile couplée à un système radar où il attendait le passage d'un avion cible. Lorsque la cible supposée est passée, le missile avait été lâché et avait atteint la caravelle Ajaccio-Nice... Il a ajouté que les autorités militaires les avaient ensuite contraints à garder le silence. Ce que, visiblement, il ne supportait plus ».
Ce n'est qu'il y a trois ans, alors qu'il pensait que cette affaire était réglée et la thèse du missile établie, que Bernard Famchon a découvert, dans un journal, le combat des frères Paoli et a décidé de les contacter pour témoigner.
Autre témoignage adressé au parquet de Nice, celui de Jean Machon. Alors qu'il effectuait son service militaire au ministère de l'Air, à Paris, en 1969, un an donc après le crash de la caravelle, il affirme avoir eu connaissance d'un « document confidentiel » qui faisait état de « l'erreur » qui avait conduit à cette catastrophe. « Il s'agissait d'un télex d'une dizaine de lignes, se souvient-il, qui était tombé entre les mains d'un copain qui travaillait, lui aussi en tant qu'appelé, à l'État-major, le ministère étant commandé par le Général Morvan. Il n'aurait jamais dû avoir ce document entre les mains et il me l'a montré. Malheureusement, on en a pris connaissance et on l'a détruit, parce que, à l'époque, on ne savait pas comment l'utiliser. On avait 19 ans, on n'a même pas pensé à faire une photocopie... On en a juste parlé à deux trois copains et moi, à mes parents, lorsque je suis rentré chez moi, à Maubeuge, lors d'une permission... »
Pour le reste, Jean Machon, qui se reproche encore son manque de réaction, ignore d'où venait ce télex et à quoi il était exactement destiné. Par contre, il se souvient du nom de celui qui avait récupéré le télex : un certain Daniel Bouedec, originaire de Guingamp, dont ni lui ni les frères Paoli qu'il a contactés il y a trois ans, n'ont jusqu'ici retrouvé la trace... C'est d'ailleurs en faisant ce travail de fourmi destiné à retrouver des témoins de plus en plus proches des faits que Louis et Mathieu Paoli, qui tiennent bon depuis des années, parviendront peut-être à établir publiquement ce qu'ils n'arrivent pas, pour l'instant, à faire reconnaître par l'armée et la justice qui a depuis longtemps bouclé une affaire aujourd'hui largement oubliée.
Auteur : Gilles Millet
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